Le temps du paysage: Exposition #10, saison 5
Curation de l’exposition : Marie Perennès
Même Si, 39 boulevard Beaumarchais, 75003 Paris
Cette exposition réunit cinq artistes dont les pratiques interrogent, chacune à leurmanière, nos façons d’habiter le monde contemporain. À travers des œuvres textiles, sculpturales, dessinées ou performatives, Camille Bertrand, Bérénice Gaça Courtin, Marta Nijhuis, Madely Schott et Clémence Vazard explorent la notion de territoire, non seulement comme une expérience sensible mais aussi et surtout comme une entité mouvante, traversée par des flux, des absences, des métamorphoses et des récits.
Le paysage, tel qu’il apparaît ici, est bien plus qu’un décor, qu’un spectacle offert au regard ou qu’une géographie à l’identité figée ; il devient métaphore de l’harmonie ou du désordre des communautés humaines. Pensées comme un ensemble de strates qui s’imbriquent et se superposent sans hiérarchie, les œuvres de ces cinq artistes autour du territoire mettent en scène tant des paysages naturels en péril que des corps soumis à des normes et des assignations, des mémoires individuelles et collectives incomplets que desrécits mythologiques oubliés.
À travers les séries Arroyo et Cuentos de Aguas, Clémence Vazard dessine un atlas des fleuves, rivières, ruisseaux menacés d’assèchement par la surexploitation agricole et le réchauffement climatique, en particulier le río Bravo au Mexique et le fleuve Medellín en Colombie. Dans ces deux corpus, l’artiste établit un parallèle entre les réseaux hydriques et le système veineux humain, tout en laissant volontairement la teinture se déployer selon des trajectoires instables et imprévisibles. Le paysage esquissé devient métaphore d’un corps vivant dont il nous faut prendre soin.
Camille Bertrand déploie quant à elle une cartographie sensible des paysages qu’elle habite et observe se transformer lentement, notamment ceux de l’Atlas marocain qu’elle explore inlassablement. Chaque œuvre est le résultat d’un temps long, de gestes répétés et presque méditatifs : point après point la broderie devient un espace de mémoire où se déposent les souvenirs de ces paysages que le regard devine et reconstruit. Comme les strates géologiques des montagnes, chaque pièce – réalisées en dialogue avec des artisanes au Maroc – se compose de multiples couches de teintures et de broderies.
Artiste italo-néerlandaise vivant en Grèce, le territoire est pour Marta Nijhuisintrinsèquement lié à la façon dont notre identité se construit et se déconstruit tout au long de notre vie. Nourrie par les paysages méditerranéens et la philosophie antique, sa pratique interroge la manière dont nous nommons et habitons le monde. Pour l’exposition, elle présente une série d’œuvres tissées au stylo 3D à partir de fibres plastiques végétales. S’inspirant des textes homériques, l’artiste explore une conception de la couleur qui échappe à nos systèmes de classification contemporains : les teintes ne renvoient plus à une couleur fixe mais à des variations continues et ces évolutions chromatiques constantes deviennent une métaphore de l’identité, pensée comme une suite de de dissemblances, de glissements et de transformations.
En revisitant les Vénus paléolithiques Madely Schott met quant à elle en lumière les mécanismes d’appropriation, de normalisation et de contrôle qui ont pesé, et pèsent encore, sur les corps féminins. En invitant le spectateur à « entrer en connexion » avec la Vénus, l’artiste transforme le territoire du corps féminin en un espace politique et symbolique à redécouvrir. L’ambiguïté formelle de ces figures – à la fois archaïques et résolument contemporaines – montre les tensions qui entourent depuis toujours le corps féminin, territoire à la fois façonné de manière autoritaire par l’histoire et constamment réinvesti comme un espace de résistance.
Enfin, Bérénice Gaça-Courtin développe grâce au métier à tisser un langage crypté composé de signes et de symboles qu’elle insère dans ses œuvres. Dans ses tapisseries, pensées comme une archive vivante du temps de la nature, l’artiste représente les processus de régénération à l’œuvre dans la forêt primaire de Białowieża en Pologne où les cycles naturels de chute et de décomposition des arbres nourrissent un écosystème riche et autonome, constitué de réseaux et de généalogies.
