En relief: Exposition #4, saison 5
Curation de l'exposition : Florence Cocozza
Sept Elzévir, 7 rue Elzévir, 75003 Paris
L’exposition propose un déplacement des repères. Les artistes ne décrivent pas des territoires fixes : elles élaborent des cartes instables où la fiction, la mémoire, le désir et les perceptions deviennent des outils d’orientation. Chaque pratique redéfinit une cartographie : paysages mentaux, architectures fragmentées, formes organiques en mutation composent une géographie mouvante, faite de circulations et de métamorphoses. Dans cet espace, le spectateur n’est plus simple observateur : il devient explorateur.
Tout commence par un départ en voiture proposé par l’œuvre de Sokina Guillemot, une traversée de paysages fantastiques chargés d’une atmosphère étrange, presque irréelle. La narration demeure ouverte ; le spectateur avance dans une familiarité troublée. La route devient le premier territoire de l’incertitude. Son univers convoque une dimension cinématographique proche de David Lynch : banalité apparente, inquiétude diffuse, scènes suspendues où le réel semble légèrement décalé. Les images fonctionnent comme des fragments de storyboard, des arrêts sur image d’une aventure intérieure. La couleur y joue un rôle structurant : vives, parfois presque irréelles, les teintes s’émancipent de la fidélité au paysage, débordent les formes, saturent les ciels, intensifient les fleurs et les carrosseries.
Cette aventure nous mène ensuite aux confins du désir, où le flou, la matière et l’abstraction brouillent les pistes. À partir d’archives de magazines pornographiques vintage, Valentine Dardel fragmente, décompose et altère l’image jusqu’à en dissoudre l’explicite. La scène initiale disparaît au profit de zones, de plis et de halos colorés : le regard circule dans un territoire recomposé. Sa formation en design textile irrigue cette approche. Le velours, par sa densité et sa capacité à absorber puis diffuser la lumière, intensifie la dimension érotique ; la matière devient peau, profondeur, appel tactile. Dans une dynamique que l’on peut rapprocher des recherches de Wade Guyton, l’image demeure évolutive et laisse au collectionneur la possibilité d’en révéler ou d’en atténuer la part figurative.
Avec Meaghan Matthews, le voyage devient multidimensionnel. Son travail traverse le préhistorique, le naturel et le post-humain dans un même mouvement. Ses œuvres nous entraînent dans une fiction géologique, au cœur de la terre et du temps long. Transparences, reflets et variations lumineuses installent une instabilité perceptive qui rappelle les recherches d’Ann Veronica Janssens. Le verre agit comme une chambre de solidification : il fige flux et pulsations invisibles. Ses peintures, aux surfaces atmosphériques et troublées, prolongent cette tension entre le scientifique et le surnaturel, dans un état où le vivant et le minéral ne sont pas encore dissociés.
Cette porte du temps se prolonge avec les cadres singuliers de Caroline Derveaux. Ici, les peintures ouvrent des scènes construites, pensées comme des architectures de projection. Perspectives et lignes de fuite organisent des scènes de la vie familiale où l’on circule sans certitude, comme dans un souvenir. Longtemps marquée par une palette vive, sa peinture évolue vers des tonalités plus froides. Le cadre fait partie intégrante de l’œuvre : extension de la peinture, il adopte des formes singulières qui affirment chaque pièce comme un objet construit. Il ne délimite pas l’image ; il la prolonge dans l’espace, introduisant une dimension quasi-sculpturale qui engage le regard dans une relation plus physique à l’œuvre.
Enfin, le rythme s’accélère avec Perrine Honoré, qui inscrit le voyage dans l’intériorité. À travers ses carnets, elle relève mois après mois ses états émotionnels, à la manière d’un marin tenant son journal de bord pour garder le cap. L’abstraction devient immersion, transformation. Cette approche dialogue avec l’histoire de la peinture abstraite, notamment celle de Gerhard Richter, dont les toiles procèdent par couches et glissements de matière. Ici, le territoire ultime n’est plus géographique : il est intérieur. À travers ces trajectoires, ces reliefs, l’exposition esquisse une carte en mutation permanente. Les œuvres ne donnent pas des directions ; elles invitent à éprouver la perte de repères comme condition d’un nouvel équilibre.