Mujō: Exposition #3, saison 5
Curation de l'exposition : Inès Frachon
Sept ter Elzévir, 7 ter rue Elzévir, 75003 Paris
Dans la pensée japonaise, mujō désigne la nature transitoire du monde : la lumière qui décline, la floraison et son flétrissement, la métamorphose d’un paysage, la maison qui devient souvenir, l’âme qui s’anime face à un instant pur. Rien ne demeure tout à fait, tout n’est que mouvement.
Les cinq artistes réunies dans cette exposition y poursuivent leurs recherches : la représentation du végétal, les états de l’eau, le lien que tisse la matière avec la lumière, la porosité entre arts décoratifs et beaux-arts, le papier comme matériau vivant. Les œuvres surgissent comme des épiphanies, des instants où le monde, brièvement, se révèle.
Dans les peintures et encres de Charlotte Barrault, la fleur est une expérience immersive. Le corps tout entier se fond dans la touche et les couleurs d’un champ de bleuets ou d’une brassée de pivoines. L’œil découvre un bourdon qui butine, un pétale duveteux, le brillant d’un vase en porcelaine. Le monde semble s’agrandir à mesure qu’on l’observe. Les fleurs s’incarnent, les sens s’éveillent. La mémoire olfactive s’anime tandis que la peau perçoit les éléments et le cycle des saisons. Le tableau est immobile, et pourtant il raconte la mobilité même, celle du caractère fugace de l’éclosion.
Les photographies d’Emmanuelle Blanc nous conduisent ailleurs, dans des paysages façonnés par une eau désormais absente. Ses vues aériennes nous plongent dans une matière porteuse d’une mémoire qui s'érode. Les repères géographiques et géologiques vacillent, le regard se libère de toute tentative d’identification. Les images deviennent abstraites sans perdre de leur force tellurique. Beauté et inquiétude se mêlent et nous confrontent à la fragilité du vivant. L’artiste poursuit son enquête et, à travers l’acte photographique, saisit la trace d’un monde en mutation.
Avec Marie Berthouloux, le temps se tisse dans la lenteur du geste. Sur des textiles anciens, fils d’or, tissus et cannetilles laissent apparaître des paysages abstraits baignés de lumière. Les cadres chinés et la feuille d’or convoquent des réminiscences liturgiques. Inspirées notamment par les Nabis et le symbolisme, ses œuvres évoquent des formes d’autels silencieux. Elles ne dictent aucune croyance, mais ouvrent un espace intérieur, un lieu où déposer une intention, un souhait, une pensée protectrice.
Chez Lucille Boitelle, le paysage entre dans la maison. Fenêtres, motifs végétaux, fragments tutélaires composent des images à la fois familières et insaisissables. Sa série Intérieur mer évoque une maison de pêcheur battue par le vent, ouverte sur l’horizon et offerte à la rêverie. Les plans se superposent, la scène semble flotter entre souvenir et imagination. Le papier peint ou la lave émaillée deviennent un langage narratif porteur de mémoire et de récits universels.
Enfin, les installations organiques d’Aurely Cerise captent les variations de la lumière dans la fragilité du précieux papier. À partir de chutes et de papiers d’exception (fuji, tengucho ou washi) l’artiste accumule, découpe, plie et crée des reliefs subtils et vaporeux. Entre destruction et réparation, le matériau conserve la mémoire de ses transformations. À la manière des impressionnistes, ces compositions poétiques et délicatement colorées retiennent quelque chose de l’aube ou du couchant, un moment de bascule nécessairement transitoire.
Ainsi, les œuvres de ces cinq artistes révèlent les battements du temps. L’instant survient, nous traverse, puis s’efface. La beauté jaillit dans ce qui apparaît, puis déjà se transforme pour devenir autre.